Se lever à l’aube pour suivre quelques heures de cours, quitter sa famille dès l’enfance, renoncer à un concours faute de moyens financiers : pour de nombreux jeunes des Outre-mer, l’accès à l’éducation reste un parcours d’obstacles. Pour la première fois, le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse consacre un rapport spécifique à cette réalité. Un document qui met en lumière des inégalités persistantes et une défaillance de l’action publique face à des territoires pourtant pleinement français.
Publié le 1er septembre 2025, ce rapport du Conseil d’orientation des politiques de jeunesse dresse un constat sévère. Dans l’ensemble des territoires ultramarins, les jeunes cumulent des handicaps structurels en matière d’éducation, de formation et de mobilité, avec des perspectives bien plus restreintes que celles de leurs compatriotes de l’Hexagone. Le président du COJ reconnaît lui-même que les politiques publiques sont trop souvent pensées sans tenir compte des réalités locales, quand elles ne sont pas tout simplement absentes.
Les situations démographiques varient pourtant fortement selon les territoires. Tandis que la Guadeloupe et la Martinique vieillissent, la jeunesse représente jusqu’à la moitié de la population en Guyane et à Mayotte. Mais malgré ces différences, les mêmes difficultés se répètent : précarité des conditions de vie, sentiment d’abandon, accès inégal aux soins, à la formation et à la mobilité. Sur le terrain de l’éducation, le constat est sans appel : l’égalité des chances proclamée par la République reste largement théorique.
Illettrisme, décrochage et éloignement : une école à deux vitesses
Les chiffres du rapport sont particulièrement alarmants. Les difficultés en lecture concernent une proportion bien plus élevée de jeunes ultramarins que dans l’Hexagone, avec des taux dépassant parfois les 50 % à Mayotte et en Guyane, contre moins de 12 % au niveau national. Ces lacunes se prolongent à l’âge adulte, alimentant des taux d’illettrisme deux à six fois supérieurs à ceux de la métropole.
Le décrochage scolaire suit la même logique. Dans plusieurs territoires, près d’un jeune sur cinq quitte prématurément le système éducatif. Les causes sont multiples : établissements régulièrement fermés en raison d’aléas climatiques, de coupures d’eau ou de crises environnementales, mais aussi distances excessives entre les lieux de vie et les établissements scolaires. Certains élèves doivent parcourir des heures chaque jour pour quelques cours, au prix d’une fatigue chronique et d’un découragement précoce.
Dans certains territoires insulaires ou archipélagiques, la situation est encore plus brutale. Des enfants sont contraints de quitter leur famille dès l’âge de dix ans pour poursuivre leur scolarité ailleurs, une rupture lourde de conséquences sur le plan humain et éducatif. À cela s’ajoute le niveau de diplôme des parents, souvent faible, qui limite l’accompagnement scolaire à domicile et renforce la reproduction des inégalités.
L’offre de formation constitue un autre point noir. Les Outre-mer disposent d’un nombre très limité de filières, sans rapport avec les besoins économiques locaux ni les aspirations des jeunes. Une seule école d’ingénieurs pour l’ensemble des territoires ultramarins, aucune formation maritime complète dans les DROM, alors même que ces économies sont tournées vers la mer : cette situation traduit une absence de vision stratégique de l’État.
Mobilité contrainte et autocensure éducative
Faute de solutions locales, de nombreux jeunes sont contraints de partir étudier dans l’Hexagone. Mais là encore, l’égalité n’est pas au rendez-vous. Le coût du déplacement, du logement et de la vie étudiante conduit nombre d’entre eux à renoncer ou à s’autocensurer. Les dispositifs d’aide existent, mais ils sont mal connus, mal expliqués et souvent versés avec retard, plaçant les étudiants dans des situations financières intenables.
Ce rapport met ainsi en lumière une réalité que beaucoup refusent encore de regarder en face. L’inégalité d’accès à l’éducation dans les Outre-mer n’est pas une fatalité géographique, mais le résultat d’un manque de volonté politique, de décisions centralisées déconnectées du terrain et d’un désengagement progressif de l’État. Pour des territoires qui font pleinement partie de la France, cette situation est non seulement injuste, mais dangereuse pour la cohésion nationale.
Garantir aux jeunes ultramarins un accès réel et équitable à l’éducation, à la formation et à la mobilité n’est pas une faveur, mais une obligation républicaine. Sans cet effort, la promesse d’égalité restera un slogan vide, et la République continuera de laisser une partie de sa jeunesse au bord du chemin.




