L’avis rendu par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) sur la gestion des violences insurrectionnelles de 2024 en Nouvelle-Calédonie continue de provoquer des remous, révélant une fracture profonde au sein même du camp des “défenseurs des droits humains”. D’un côté, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) nationale soutient un rapport très critique envers l’État. De l’autre, la LDH de Nouvelle-Calédonie (LDH-NC) rejette un texte jugé « biaisé » et « injuste », estimant que l’État n’a fait que remplir son devoir régalien : rétablir l’ordre et protéger la population.

Dans un communiqué publié quelques jours après la sortie de l’avis, la LDH-NC accuse les auteurs d’avoir produit une lecture partiale des événements, qui invisibilise les victimes des émeutes et réduit la crise à une responsabilité quasi exclusive de l’État. Pour Bernard Robineau, vice-président de l’association, face à la violence et au chaos, les forces de l’ordre ont agi de manière « justifiée et proportionnée » afin de restaurer l’État de droit, alors que des habitants se retrouvaient privés de libertés essentielles, comme la circulation ou l’accès aux soins.

La LDH-NC dénonce aussi la méthode de travail des rapporteurs, affirmant ne pas avoir été auditionnée. Elle regrette également que des personnalités calédoniennes, figures du “vivre ensemble” ou de la réflexion historique, n’aient pas été consultées. À ses yeux, l’avis de la CNCDH porte une lecture simplificatrice, presque condescendante, qui ignore le vécu local et la réalité de terrain.

La critique formulée par la LDH-NC va plus loin : elle refuse que l’État soit présenté comme le principal responsable des causes de la crise. Selon Bernard Robineau, le territoire doit aussi regarder ses propres responsabilités, notamment l’abandon d’une partie de la jeunesse, devenue le carburant d’une violence que certains, en métropole, observent à distance sans en mesurer l’ampleur.

À l’inverse, la LDH nationale assume pleinement sa lecture, défendue par sa présidente Nathalie Tehio. Elle estime que la contestation calédonienne repose sur une incompréhension majeure : dans sa conception, seuls les pouvoirs publics peuvent commettre des violations des droits de l’Homme, tandis que les particuliers ne commettent “que” des infractions pénales. Un désaccord conceptuel qui explique, selon elle, l’hostilité de la LDH-NC au rapport.

Autre point explosif : la question des “milices”. La LDH nationale affirme que des allégations sérieuses, appuyées par des images et vidéos, évoquent des groupes armés ayant circulé à Nouméa contre des Kanak. Pour elle, l’absence d’enquête systématique serait inacceptable et nourrirait l’idée d’une justice à deux vitesses. La LDH-NC récuse cette lecture, contestant l’existence de milices organisées et rappelant qu’aucune procédure judiciaire n’a réellement établi des faits de tirs imputables à ces groupes.

Derrière ce duel, se dessine une opposition politique plus large : pour la LDH nationale, la crise s’inscrit dans un cadre colonial persistant ; pour la LDH-NC, cette grille de lecture métropolitaine est déconnectée, voire idéologique, et minimise la nécessité absolue de rétablir l’ordre public face à une insurrection.

Au final, cette polémique met en lumière une réalité peu connue : malgré leur nom commun, la LDH nationale et la LDH-NC sont juridiquement distinctes et indépendantes. Cette autonomie, renforcée depuis l’Accord de Nouméa, a favorisé des trajectoires militantes divergentes. Une divergence qui a même provoqué une scission récente en Nouvelle-Calédonie, avec la création d’un collectif pro-CNCDH accusant la LDH-NC d’être trop alignée sur une lecture jugée “néocolonialiste”.

Dans un territoire où l’État républicain est attaqué frontalement par des logiques de rupture, cette querelle révèle une question centrale : peut-on défendre les droits de l’Homme en relativisant la nécessité de l’ordre, ou protéger l’ordre sans être accusé de nier les droits ? En Nouvelle-Calédonie, ce débat n’est plus théorique : il est devenu politique, explosif, et structurant pour l’avenir.

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