Plus de 600 marins pêcheurs vénézuéliens affirment ne pas avoir été rémunérés depuis plusieurs mois pour leur activité dans les eaux guyanaises. Derrière cette situation humaine préoccupante se dessinent des déséquilibres profonds dans une filière stratégique, marquée par une concentration excessive des licences, des tensions de trésorerie et un encadrement devenu insuffisant.
L’alerte est venue d’une lettre anonyme attribuée à des marins vénézuéliens, dénonçant des défauts de paiement massifs imputés à la société Antoine Abchée et Fils, acteur central de la pêche au vivaneau en Guyane. Selon ces témoignages, près de 600 marins employés sur une quarantaine de navires opérant légalement dans la zone économique exclusive française n’auraient pas perçu leurs salaires depuis plusieurs mois.
Ces pêcheurs étrangers, présents depuis des décennies au large de la Guyane dans le cadre d’accords encadrés par l’Union européenne, travaillent sous contrat avec des entreprises locales, à condition de débarquer une part majoritaire de leurs prises sur le territoire français. Une règle censée garantir l’approvisionnement local et la création de valeur en Guyane.
Concentration des licences et fragilité économique
Au cœur du problème se trouve la concentration quasi totale des autorisations de pêche. Sur les 45 licences accordées chaque année aux navires vénézuéliens, 41 sont aujourd’hui détenues par la société Antoine Abchée et Fils, depuis le rachat en 2024 de la Cogumer, ancien acteur historique du secteur. Cette situation de quasi-monopole accroît mécaniquement les risques financiers, en obligeant un seul opérateur à absorber des volumes considérables sur des périodes très courtes.
Du côté de la direction de la société, on reconnaît des retards de paiement, tout en relativisant leur ampleur. Les montants avancés par les marins seraient, selon l’entreprise, inférieurs à ceux annoncés et liés à des contraintes de trésorerie dans une activité saisonnière soumise à de forts pics. La société affirme par ailleurs avoir procédé à des règlements partiels fin décembre et début janvier, au rythme des ventes réalisées.
Les tensions sont aggravées par des pratiques irrégulières de certains navires, accusés de ne pas respecter les périodes de repos biologique ou les zones autorisées, exposant l’ensemble de la filière à des sanctions administratives. Des ruptures de contrats ont ainsi été décidées, au nom du respect du cadre légal français et européen.
Une filière stratégique à réorganiser
Au-delà du conflit social, cette crise met en lumière des dysfonctionnements plus larges. Les volumes de vivaneau débarqués en Guyane sont en baisse constante depuis plusieurs années, tandis qu’une part significative des prises échapperait encore aux circuits officiels. Une situation préjudiciable à la souveraineté alimentaire du territoire et à la transparence économique.
Face à ces dérives, les autorités professionnelles plaident pour une réforme en profondeur de la gouvernance du secteur. Une commission indépendante de gestion de la pêche hauturière doit voir le jour, associant l’État, les professionnels, les scientifiques et les élus locaux. Elle sera chargée d’attribuer les licences et de mieux répartir l’activité entre plusieurs opérateurs.
Pour la Guyane, territoire français confronté à de lourds défis économiques et sociaux, l’enjeu est clair : remettre de l’ordre dans une filière essentielle, garantir le respect du droit, protéger l’emploi et renforcer une économie maritime qui doit servir en priorité les intérêts français et le développement local, dans le cadre de l’autorité de l’État et des règles de la République.




