Mercredi, dans son atelier, Jean-François Boclé a été fauché par un malaise cardiaque. Cinquante-cinq ans. Trop tôt, trop sec, comme un rideau qui tombe sans prévenir. La Martinique perd l’un de ses artistes contemporains les plus visibles à l’international, un homme qui portait ses racines comme on porte une braise, avec fierté et parfois avec colère.

À 17 ans, il quitte l’île pour les études, Sorbonne d’abord, Beaux-Arts ensuite, à Bourges puis à Paris, le parcours classique des talents que la périphérie envoie à la capitale pour obtenir son tampon. Boclé, lui, ne s’est jamais dissous dans le grand bain parisien. Peintre, sculpteur, vidéaste, photographe, il a exposé partout, Europe, Afrique, Amériques, Asie, Caraïbe, et partout il revenait à la même obsession: dire ce que l’histoire a laissé dans les corps, dans les têtes, dans les paysages.

Son œuvre la plus connue reste cet « océan » de sacs plastiques bleus, « Tout doit disparaître », apparu en 2001 et montré depuis aux quatre coins du monde. Une pièce qui frappe comme une gifle visuelle, à la fois consommation, Atlantique, mémoire de la traite, pollution, et cette plaie bien réelle du chlordécone qui colle aux Antilles comme une malédiction administrative. Boclé en a fait un sujet d’art et de combat, à une époque où beaucoup préféraient les discours mous et les responsabilités diluées.

Quand l’art devient tribunal de la mémoire

Ce qui dérangeait, chez lui, ce n’était pas l’émotion, c’était l’accusation. Boclé se revendiquait « décolonial », lisait le monde à travers la grille des violences coloniales, citait Frantz Fanon, titrait une performance « I can'(t) breathe » et parlait d’un continuum de violence depuis Christophe Colomb. On peut trouver la thèse lourde, parfois monolithique, mais elle a une efficacité redoutable: elle force le spectateur à regarder, à se positionner, à sortir du confort des salons culturels où l’indignation se consomme comme un produit.

Il écrivait aussi, et ce détail dit beaucoup. Poète adolescent, prosateur ensuite, avec notamment Les Chroniques de Mamoudzou, il allait dans les prisons, les bidonvilles, les collèges, là où la République se voit quand on arrête de l’idéaliser. Avec d’autres artistes ultramarins, il a fondé un collectif au nom rugueux, « En des lieux sans merci », et une phrase de sa collègue Nathalie Muchamad résume l’esprit: « Penser ensemble était déjà une manière d’agir ».

Sa disparition laisse un vide dans l’art ultramarin, mais aussi un miroir tendu à nos contradictions: comment réparer sans fracturer, comment nommer les blessures sans transformer chaque dossier en procès politique permanent, comment défendre la santé publique face au chlordécone sans offrir le sujet aux professionnels de la détestation de la France. Boclé, lui, avait choisi sa ligne, au couteau, et il l’a tenue jusqu’au bout. Reste maintenant ce que l’on fera de ses œuvres, de ses colères, et de ce « Nous » qu’il appelait de ses vœux, à construire ou à laisser s’effriter.

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