Depuis plus de dix ans, les échouements massifs de sargasses ne relèvent plus de l’exception mais d’une réalité durable du littoral martiniquais. Ce qui fut d’abord perçu comme une nuisance saisonnière s’est imposé comme une crise écologique, sanitaire et territoriale majeure, révélatrice d’un profond déséquilibre de l’Atlantique tropical. La répétition des épisodes, leur intensité et leur extension géographique confirment que le phénomène s’inscrit désormais dans le temps long.
Une menace sanitaire et environnementale durable
Historiquement cantonnées à la mer des Sargasses, ces algues flottantes ont quitté leur écosystème d’origine à partir de 2011, sous l’effet combiné d’anomalies climatiques, de modifications des courants et d’un enrichissement des océans en nutriments lié aux activités humaines. Dans les eaux tropicales, elles ont trouvé des conditions idéales de prolifération. Leur reproduction clonale, sans prédateur naturel efficace, leur confère une capacité d’expansion rapide et difficilement contrôlable.
Une fois échouées, les sargasses se transforment en source de pollution. Leur décomposition sans oxygène libère du sulfure d’hydrogène et de l’ammoniac, des gaz toxiques responsables de troubles respiratoires, d’irritations et de malaises, particulièrement chez les personnes vulnérables. À long terme, les effets d’une exposition chronique inquiètent les autorités sanitaires. Ces émanations, plus lourdes que l’air, peuvent affecter des zones habitées situées à plusieurs centaines de mètres du rivage.
Les impacts environnementaux sont tout aussi lourds. Les herbiers et les récifs sont asphyxiés, la faune marine fragilisée, les sites de ponte des tortues perturbés. À terre, l’hydrogène sulfuré provoque une corrosion accélérée des bâtiments, des réseaux électriques et des équipements, dégradant durablement les conditions de vie et la valeur des zones littorales. La gestion des algues collectées pose enfin des problèmes de stockage et de pollution des sols, notamment en raison de la présence d’arsenic et de polluants persistants.
Face à un phénomène appelé à durer, la réponse ne peut plus se limiter à l’urgence. Les programmes scientifiques récents ont permis des avancées décisives dans la compréhension et la prévision des arrivages, grâce à l’imagerie satellitaire, aux modèles de dérive et à l’intelligence artificielle. L’enjeu est désormais clair : anticiper pour protéger. La Martinique, en première ligne de ce dérèglement global, doit transformer ces connaissances en politiques publiques cohérentes et durables afin de préserver la santé des populations, les écosystèmes et l’intégrité de son littoral.




