Depuis l’application stricte de la loi « Narcotrafic » de 2025, les agences de location de véhicules en Polynésie n’ont plus le droit d’accepter le moindre paiement en espèces. Officiellement, il s’agit d’imposer une traçabilité totale dans un secteur jugé sensible. Sur le terrain, la mesure provoque une colère grandissante, au point que l’IEOM dénonce des agressions verbales contre ses agents.

Le principe surprend d’autant plus qu’il ne s’applique pas de manière uniforme aux autres achats du quotidien. Pour la plupart des transactions, l’argent liquide reste autorisé jusqu’à un certain plafond. Mais pour la location de voitures, la règle est radicale : le plafond est fixé à zéro franc. Concrètement, même un paiement partiel en espèces devient illégal.

Ce traitement d’exception repose sur une logique assumée par les autorités : la location de véhicules est considérée comme un outil logistique privilégié par les réseaux criminels, notamment pour le narcotrafic et le blanchiment. En imposant exclusivement la carte bancaire ou le virement, l’État veut pouvoir suivre chaque transaction et compliquer la vie des filières clandestines.

Mais cette décision, longtemps appliquée avec une certaine tolérance, a récemment été rappelée avec fermeté. L’Institut d’Émission d’Outre-Mer, chargé d’en rappeler les règles, se retrouve en première ligne face à la colère des usagers. Son directeur déplore des comportements agressifs et des propos parfois insultants, visant une institution qui, selon lui, ne fait qu’expliquer un texte national.

La mesure frappe particulièrement les petites agences et les loueurs des districts ou des archipels, là où la bancarisation reste plus faible. Beaucoup de travailleurs sont encore payés en espèces et ne disposent pas de carte bancaire. Pour eux, louer une voiture devient tout simplement impossible. Résultat immédiat : perte de clientèle locale, tensions commerciales et sentiment d’une règle pensée depuis Paris, sans prise en compte des réalités du territoire.

Le malaise est renforcé par un risque supplémentaire rarement compris du public : au-delà des sanctions administratives prévues contre les loueurs, payer en liquide pourrait fragiliser juridiquement le contrat. Certaines compagnies d’assurance ont déjà averti : si le paiement est illégal, le contrat peut être considéré comme vicié. En cas d’accident, l’assureur pourrait alors refuser d’indemniser, laissant le conducteur seul face aux conséquences financières.

Pour l’État et l’IEOM, cette crise doit accélérer une modernisation forcée des moyens de paiement. Mais le paradoxe polynésien demeure entier : malgré les injonctions au « tout numérique », des dizaines de milliards de francs Pacifique circulent toujours en billets et pièces, preuve d’un attachement culturel profond à l’argent liquide. Une réalité qui rend la rupture brutale, et qui explique pourquoi, aujourd’hui, la tension monte.

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