D’abord, il y a ce moment très concret où un entrepreneur ouvre ses comptes et comprend que l’année va coûter plus cher, sans avoir vendu un café de plus ni servi un plat de plus. À Saint-Pierre-et-Miquelon, la fin de l’application de l’exonération de charges patronales LOPOM sur les salaires des dirigeants de SAS et SASU fait l’effet d’une vague froide. Une annonce tombée fin janvier, et d’un coup, la petite mécanique déjà fragile de l’économie insulaire se met à grincer.
Sur le terrain, les mots sont simples, parce que les réalités le sont aussi. Rabah Ayadi, patron d’un restaurant à Saint-Pierre, résume l’angoisse sans fioritures: « Moi, j’ai une petite entreprise, je ne suis pas au CAC 40 donc s’il y a cette charge supplémentaire, mon entreprise ne pourra pas payer ». Pour lui, la facture grimperait de 395 euros par mois, près de 5 000 euros par an. Ce n’est pas un “ajustement”, c’est un mur. Et quand on est seul employé à temps plein de sa propre entreprise, on ne compense pas avec un service RH ou une trésorerie de groupe.
Le plus piquant, c’est l’argument avancé: depuis 2003, l’exonération aurait été “mal appliquée”, et elle n’aurait dû concerner que les salariés, pas les dirigeants. Traduction, pour des chefs d’entreprise qui ont fait leurs choix de statut, payé des conseils, bâti des business plans sur des règles en vigueur: vous avez cru jouer selon la règle du jeu, on vous explique maintenant que la règle n’était pas celle-là. Patricia Jugan Detcheverry, à la tête de HDE Voyages, ne tourne pas autour du pot: « Avec cette augmentation-là, je vais être autour de 14 ou 15 000 euros de charges par an, c’est gigantesque ». Dans un archipel de 6 000 habitants, “gigantesque” n’est pas une figure de style, c’est une menace.
Le coup de massue sur les TPE, puis la note pour tout le monde
Regardez le mécanisme, il est implacable: sur un salaire brut de 2 000 euros, les charges passeraient d’environ 225 euros à 683 euros par mois. Trois chiffres, une gifle. Et Saint-Pierre-et-Miquelon, ce n’est pas une grande plaine économique où l’on absorbe les chocs: tout est importé ou presque, le fret pèse, les volumes sont petits, les marges serrées. Quand l’amont augmente, l’aval suit. Ce n’est pas de la théorie, c’est la vie quotidienne sur une île où l’addition arrive plus vite qu’ailleurs, et où chaque hausse “technique” finit par se lire sur une ardoise, un devis, une facture.
Face à ça, on propose aux dirigeants deux options qui ressemblent à un mauvais choix: changer de statut juridique ou augmenter les prix. Changer de statut, c’est encore payer, encore du temps, encore des frais, parfois plus de 1 000 euros, parfois 2 500, et recommencer une partie du travail. Augmenter les prix, c’est prendre le risque de casser la demande dans un marché minuscule, et d’alimenter la spirale du coût de la vie que tout le monde dénonce déjà. On voit venir le “petit” domino: une entreprise fragilisée, puis un emploi qui disparaît, puis une activité qui ferme, puis un service de moins sur l’archipel.
Au fond, l’affaire dit une chose très française, très jacobine aussi: on parle d’Outre-mer comme d’une ligne de budget, mais sur place ce sont des familles, des parcours, des paris entrepreneuriaux qui se jouent au mois près. L’État a le devoir de protéger le droit et l’équité, d’accord, mais il a aussi la responsabilité de ne pas étouffer ceux qui font tourner l’économie réelle, celle des commerces, des artisans, des restaurateurs, des agences de services. Saint-Pierre-et-Miquelon n’a pas besoin de discours, il a besoin de stabilité et de règles lisibles, pour que travailler, investir et embaucher redeviennent un acte de confiance, pas un saut sans filet.




