La mort d’Anthony Sarazin, 18 ans, abattu le 4 janvier en marge du premier défilé du carnaval à Pointe-à-Pitre, a ravivé un débat sensible en Guadeloupe. Face à l’émotion, le préfet a évoqué la possible suspension de la parade suivante. Une réponse jugée largement symbolique par deux spécialistes des sciences sociales, qui appellent à regarder bien au-delà du carnaval.

Le carnaval n’est pas le problème, mais le révélateur

Pour Patricia Braflan-Trobo, docteure en sciences sociales, la violence observée n’est ni nouvelle ni liée à la fête carnavalesque. Elle rappelle que l’année 2025 s’est achevée avec plus d’une cinquantaine de morts par arme à feu en Guadeloupe. Un chiffre qui, selon elle, renvoie à des causes structurelles profondes, héritées d’injustices sociales, d’un manque d’encadrement de la jeunesse et d’un affaiblissement durable des politiques publiques de prévention.

Suspendre le carnaval ne ferait, selon elle, que masquer la réalité sans la traiter. Le carnaval concentre les foules, mais la violence armée existe toute l’année. Chômage, déscolarisation, consommation de stupéfiants et banalisation de la violence dans certains contenus culturels constituent un terreau bien plus déterminant que l’événement festif lui-même. Patricia Braflan-Trobo plaide pour une mobilisation ciblée auprès des jeunes, y compris à travers les artistes et les réseaux sociaux, afin de porter des messages de responsabilité et de respect de la vie.

Un constat partagé par la sociologue Delphine Tinval, qui insiste sur la dimension culturelle et sociale du carnaval. Elle rappelle que cette tradition structurante des Outre-mer est un espace d’expression, de création et de cohésion, préparé pendant des mois par des associations investies. Pour de nombreux participants, le carnaval représente un exutoire et un facteur d’équilibre, dont la suppression pourrait fragiliser encore davantage le tissu social.

Selon elle, les groupes carnavalesques disposent déjà de dispositifs internes de régulation et de sécurité, et les violences mortelles constatées se produisent en marge des défilés, en dehors des structures organisées. Les thématiques portées par les groupes, notamment ceux composés de jeunes, abordent d’ailleurs régulièrement les fléaux sociaux comme la drogue, l’alcool ou l’insécurité routière, contribuant à une forme de pédagogie collective.

Les deux chercheuses convergent sur un point central : la sécurité relève avant tout de l’État et des autorités publiques. Dans un territoire français comme la Guadeloupe, la réponse ne peut se limiter à des interdictions ponctuelles, mais doit s’inscrire dans une stratégie républicaine durable de lutte contre la criminalité, de protection de la jeunesse et de réaffirmation de l’autorité publique. Suspendre le carnaval serait un signal fort, mais insuffisant face à une violence qui exige des réponses profondes, cohérentes et continues.

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