Chaque 11 mars, la République se recueille. Pas pour cocher une case, pas pour une photo de plus au calendrier officiel, mais pour regarder en face ce que le terrorisme fait à un pays quand il frappe au cœur. Et dans ce chagrin national, les Outre-mer ne sont pas en marge. Ils sont au centre. Parce que les Outre-mer, c’est la France, pleinement, charnellement, jusque dans le prix payé.
D’abord, il y a Clarissa Jean-Philippe. Un nom qui claque comme un rappel à l’ordre, désormais gravé sur un panneau bleu à Montrouge, là où cette policière municipale d’origine martiniquaise a été abattue le 8 janvier 2015, en plein service, en pleine rue, en pleine mission du quotidien. Une patrouille pour un banal accident de circulation, et la barbarie surgit, froide, méthodique, djihadiste, avec Amedy Coulibaly qui tire sur l’uniforme et sur ce qu’il représente: la protection des citoyens. À 26 ans, Clarissa devient ce que certains préfèrent oublier quand ça les arrange: une héroïne de la République.
À Sainte-Marie, en Martinique, on ne l’a pas rangée dans un tiroir de mémoire. On la nomme, on la porte, on la transmet. « Clarissa est une grande dame… À nous le souvenir, à elle l’immortalité », disait Maurice Orsinet, ancien combattant, avec ces mots simples qui ont la force des vérités. C’est cela aussi, l’esprit ultramarin: la fidélité, la gratitude, le refus de laisser les morts tomber une seconde fois, dans l’oubli ou dans l’indifférence confortable.
Nos morts ont des noms, et nos vivants portent des cicatrices
Puis il y a Nice, le 14 juillet 2016. Un feu d’artifice, une foule venue fêter la France, et un camion transformé en arme. Une famille d’origine guadeloupéenne brisée comme tant d’autres: Ludovic, 15 ans, et Ludivine, 25 ans, emportés dans la nuit. Et comment ne pas avoir la gorge serrée en apprenant que l’annonce officielle du décès du jeune Ludovic n’est arrivée que quatre jours après, comme si même la mort, ce jour-là, avançait avec lenteur administrative, ajoutant au supplice des proches l’attente et l’incompréhension.
Le 13 novembre 2015 reste la balafre la plus profonde: 130 morts, des centaines de blessés, et une nation frappée simultanément au Stade de France, en terrasse, au Bataclan. Parmi les victimes, Jean-Jacques Kirchheim, Guadeloupéen de 44 ans, tué au Bataclan. Sa compagne Faustine l’a dit avec une lucidité terrible: « Jean-Jacques est tombé sous les balles des gens aveuglés par la haine et la peur de l’autre ». Et puis il y a les survivants, ceux que le terrorisme n’a pas tués mais qu’il a abîmés: Sylvestre Atchaliso, Guyanais, sauvé presque par miracle, son téléphone encaissant un débris qui lui épargne le crâne, ou encore ces étudiants, Thomas Mattelon et Nicolas Lafargue, qui ont fui le Bataclan et n’en sont jamais vraiment sortis dans leur tête.
Enfin, il y a Loïc Liber. Le 15 mars 2012 à Montauban, le militaire guadeloupéen survit aux balles de Mohammed Merah, mais sa vie bascule dans une autre guerre, intime, interminable. Ses camarades Mohamed Legouad et Aben Chennouf sont assassinés, lui reste tétraplégique, aux Invalides, avec cette phrase qui sonne comme une ligne de front: « Ma vie est devenue un combat chaque jour ». Voilà ce que le terrorisme fait aussi: il fabrique des veuves, des orphelins, des corps cassés, et des existences suspendues. À ceux qui aiment relativiser, excuser, détourner le regard, ou faire de la République un coupable permanent, on répond par ces noms, ces visages, ces destins. Et à nous tous, en Outre-mer comme dans l’Hexagone, de tenir cette mémoire droite, solide, française, et d’en faire une exigence pour demain, avec la fidélité comme boussole et le courage comme horizon.




