La cérémonie organisée à l’Élysée pour les 25 ans de la loi Taubira a remis en lumière une réalité historique longtemps peu évoquée : le palais présidentiel doit en partie son existence aux fortunes issues du commerce colonial et de la traite négrière. Un rappel historique assumé par Christiane Taubira puis par Emmanuel Macron lui-même, dans un contexte où la République cherche à intégrer davantage cette mémoire dans le récit national.

Construit entre 1718 et 1722 sous le nom d’hôtel d’Évreux, le futur palais de l’Élysée est financé grâce à la fortune de la famille Crozat. Le comte d’Évreux avait épousé Marie-Anne Crozat, fille du financier Antoine Crozat, considéré comme l’un des hommes les plus riches du royaume sous Louis XIV. Une partie considérable de cette fortune provenait alors du commerce colonial et de la traite atlantique.

Antoine Crozat avait notamment bénéficié des activités de la Compagnie de Guinée, impliquée dans le commerce triangulaire entre l’Afrique, les Antilles et la France. À cette époque, les richesses générées par l’économie esclavagiste irriguaient une partie importante des grandes fortunes européennes, y compris dans les milieux proches du pouvoir royal.

Une mémoire désormais intégrée au récit républicain

Lors de son discours à l’Élysée, Christiane Taubira a volontairement rappelé cette origine historique afin de souligner que l’histoire de l’esclavage ne se limite pas aux anciennes colonies, mais touche aussi le cœur même des institutions françaises. Emmanuel Macron a lui aussi évoqué un palais « construit avec l’argent de la traite, de l’exploitation, du sucre », reconnaissant publiquement cet héritage historique.

Le chef de l’État a toutefois rejeté toute logique de déboulonnage ou de destruction symbolique des lieux liés à cette période. Selon lui, l’enjeu consiste plutôt à intégrer pleinement cette histoire dans la mémoire nationale sans effacer les institutions républicaines qui structurent aujourd’hui le pays.

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage a d’ailleurs remis une plaque commémorative au président de la République rappelant explicitement le lien entre la construction du palais et les profits issus de l’esclavage colonial.

Entre reconnaissance historique et défense des institutions

Ce débat illustre les tensions mémorielles qui traversent aujourd’hui la société française autour du passé colonial et esclavagiste. Pour une partie de la gauche et des associations mémorielles, il s’agit de rendre visibles des réalités longtemps minimisées dans les récits officiels.

D’autres voix insistent cependant sur la nécessité d’éviter toute lecture culpabilisatrice ou militante de l’histoire nationale. Beaucoup rappellent que les institutions actuelles de la République ne sauraient être réduites aux conditions économiques de leur naissance plusieurs siècles auparavant.

Dans les territoires ultramarins français, où la mémoire de l’esclavage reste particulièrement vive, cette reconnaissance officielle est néanmoins perçue par certains comme une étape supplémentaire dans la prise en compte d’un passé qui continue de marquer les identités, les débats politiques et les relations entre l’Hexagone et les Outre-mer.

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