À Tahiti, il existe des gens qui ne parlent pas beaucoup mais qui disent tout avec leurs mains. Mélia Tavita, « Mama Mélia » pour tout le monde, fait partie de cette trempe rare: sévère, droite, drôle quand elle veut, femme de foi aussi, fidèle au temple protestant de Paofai chaque dimanche.
Depuis ses 5 ans, le pandanus lui obéit. « On ne peut pas laisser la main, c’est une habitude », lâche-t-elle, 76 ans au compteur, comme on annonce une évidence. À 7 ans, elle tressait déjà son premier chapeau. Aujourd’hui, elle préside l’association « Te Rara’a », 35 artisans originaires des Australes, installés à Tahiti, et une même mission: tenir la tradition comme on tient une corde en pleine houle.
Une transmission qui cale, un héritage qui tient bon
Une transmission qui cale, un héritage qui tient bon Le problème, vous le voyez venir, c’est l’époque. La matière première se raréfie, les gestes se perdent, et les jeunes… les jeunes décrochent vite. Mama Mélia raconte sans fard ses petits-enfants: ils prennent le brin, ils tressent, cinq minutes après ils se lèvent, « c’est fiu ». La phrase claque comme une porte. Elle, au contraire, enseigne le respect du travail bien fait jusqu’au moindre détail, ce chapeau qu’on ne jette pas « comme ça », qu’on tourne sur un clou parce que « là-dedans il y a de la sueur ». Ce n’est pas seulement une technique, c’est une morale: l’objet a une mémoire, la main a une responsabilité, et la culture n’est pas un décor de carte postale.
Dans les Outre-mer, la France a parfois un réflexe curieux: célébrer les savoir-faire le jour des discours, puis les laisser se débrouiller le reste du temps entre pénurie de fibres, concurrence du produit industriel et lassitude ambiante. Les institutions locales parlent patrimoine immatériel, festivals, concours, vitrines, très bien. Mais la vérité se joue dans un atelier, face à un brin de pae’ore qui refuse de plier si la patience n’est pas là. Mama Mélia, elle, continue, parce qu’elle sait que sans ces « mamas » qui tiennent la barre, la tradition se dissout comme du sel dans l’eau tiède. Reste la question, simple et piquante: qui, demain, acceptera de reprendre la main sans bâcler l’âme du geste?



