Treize suicides depuis le début de l’année. Pas un « chiffre », pas une statistique froide, treize vies fauchées et des familles laissées au bord du vide. En Polynésie, la méthamphétamine, l’ice, avance comme une mauvaise marée: silencieuse, tenace, impitoyable. Et pendant que certains chipotent sur les mots, sur les responsabilités, sur les compétences, le terrain, lui, n’attend pas.

Dimanche soir, une jeune femme de 30 ans a fini internée en hôpital psychiatrique. Elle vivait à la presqu’île avec son conjoint, qui s’est donné la mort le week-end de Pâques. Tous deux consommaient. Depuis, elle ne pense qu’à le « rejoindre », avec en toile de fond un bébé de quatre mois et une famille qui tente de retenir quelqu’un qui glisse. Voilà ce que produit l’ice: une accélération brutale de la détresse, une pulsion qui emporte tout, même l’instinct le plus ancien, celui de rester pour son enfant.

Dans l’ombre de ce drame, un père témoigne, anonyme, lessivé. Il connaissait l’addiction chez son fils depuis huit ans, il n’a rien vu venir pour sa fille. « Ce n’est que tardivement que nous avons eu connaissance de l’addiction à l’ice de ma fille et son conjoint », dit-il, comme on avoue un échec qui n’en est pas un. Son fils, lui, avait signé à la Croix Bleue, un mois de répit… puis la rechute après un suicide dans la famille. Et ce détail qui fait mal: le rendez-vous psychiatrique obtenu, arraché presque, et l’absentéisme le jour J. L’addiction ne discute pas, elle commande.

Quand l’ice dicte sa loi, l’État doit frapper plus fort

Le collectif de lutte contre les drogues, emmené par Charles Renvoyé, dit avoir réalisé 125 interventions auprès de familles depuis janvier 2026. Ce n’est pas un hobby militant, c’est une permanence de crise. Les âges, eux, donnent le vertige: 17 à 40 ans, la jeunesse et les forces vives du pays, ceux qui devraient bâtir, entreprendre, élever des enfants, servir, créer. À la place, l’ice leur vend la « toute puissance » puis les jette dans le crash, les hallucinations, la paranoïa et parfois la corde.

Et pendant que la molécule détruit les cerveaux, les dealers, eux, tiennent les comptes. Endettement, menaces, chantage, pression permanente: le consommateur devient une proie, la famille un dommage collatéral. On a beau chercher des explications sociologiques, des angles confortables, la réalité reste brutale: il y a des filières, donc des criminels, et ils prospèrent quand l’autorité recule, quand la peur change de camp, quand la complaisance idéologique transforme les victimes en prétextes et les coupables en « produits d’un système ».

Les secours voient passer la casse. Un appel par semaine en moyenne chez les sapeurs-pompiers de Papeete pour des comportements « anormaux », des convulsions, des crises. L’hôpital encaisse, la psychiatrie encaisse, les proches encaissent. On inaugure un pôle de santé mentale, attendu depuis des années, avec des places en ambulatoire et des lits dédiés, mais la pleine capacité annoncée à l’horizon 2029 sonne comme une promesse lointaine quand les drames, eux, se produisent maintenant, cette semaine, ce soir.

Alors oui, la prévention compte, l’accompagnement aussi, et l’exemple venu de Montréal, rapporté par un proche revenu enterrer un beau-frère, rappelle qu’on peut aller chercher des méthodes qui marchent. Mais la Polynésie n’a pas seulement besoin de brochures et de bons sentiments: elle a besoin d’un État qui protège, d’une chaîne pénale qui serre l’étau, de frontières mieux tenues, de filières brisées et d’un vrai centre de désintoxication, pas une discussion qui dure vingt ans. La question n’est pas de savoir si l’on « en fait trop » comme le reprochent certains, la question est de savoir combien de familles la République acceptera de laisser seules face à cette drogue qui, elle, ne fait jamais de pause.

Privacy Preference Center