Aux Comores, une nouvelle loi promulguée le 21 juillet réserve plusieurs activités de petit commerce aux seuls Comoriens de naissance. Le texte n’est pas encore appliqué, faute de décrets d’exécution, mais il provoque déjà une forte inquiétude au sein de la communauté malgache, particulièrement présente dans ces métiers précaires. Pour les autorités et les organisations patronales qui soutiennent la mesure, il s’agit de protéger l’emploi local. Pour ses opposants, le dispositif pose une question d’égalité et risque de fragiliser davantage une population déjà vulnérable.
La communauté malgache est la première communauté étrangère de l’archipel, avec environ 20 000 personnes. Beaucoup sont des femmes venues aux Comores pour travailler et envoyer une partie de leurs revenus à leur famille restée à Madagascar. Commerce de proximité, vente de fruits et légumes, poissons séchés, coiffure ou petites activités de rue constituent souvent leurs principales sources de revenus.
Ces emplois sont modestes, mais ils permettent parfois de faire vivre plusieurs personnes des deux côtés du canal du Mozambique. Certaines travailleuses envoient chaque mois quelques dizaines d’euros à leurs proches. La perspective de perdre le droit d’exercer ces activités crée donc une inquiétude immédiate, alors même que la loi n’est pas encore entrée effectivement en vigueur.
Une loi défendue au nom de la souveraineté économique
Les partisans du texte assument une logique de préférence nationale pour les activités les plus accessibles. Hamidou Mhoma, vice-président de la Nouvelle Opaco, une organisation patronale, considère que certains petits commerces doivent revenir en priorité aux citoyens comoriens. Il défend une mesure qu’il présente comme relevant de la souveraineté économique et de la justice sociale.
Le raisonnement repose sur une situation sociale particulièrement difficile. Selon les données citées de la Banque mondiale, environ 45 % de la population comorienne vit sous le seuil de pauvreté. Le gouvernement et certains représentants du monde économique considèrent donc que les emplois les plus simples et les plus directement accessibles doivent d’abord bénéficier aux nationaux.
La loi pose cependant une difficulté supplémentaire puisqu’elle ne distingue pas seulement entre étrangers et citoyens comoriens. Elle réserve certains métiers aux Comoriens de naissance, ce qui exclut également des personnes naturalisées. C’est précisément ce point qui alimente une partie de la contestation juridique.
Le docteur en droit public Mohamed Rafsandjani rappelle que le principe d’égalité des citoyens devant la loi peut être mis en cause lorsque des droits économiques diffèrent selon l’origine. De son côté, l’avocate Faïzat Said Bacar, responsable de l’association Bora, estime que les principales victimes seront des femmes malgaches déjà en situation économique fragile.
Une question qui dépasse les seules relations entre Moroni et Antananarivo
Le débat comorien s’inscrit dans une tendance plus large observée dans plusieurs pays africains. En Tanzanie, certaines activités commerciales ont déjà été fermées aux étrangers dans plusieurs secteurs. Au Kenya, la question de la concurrence entre commerçants nationaux et étrangers a également provoqué des tensions, tandis qu’en Afrique du Sud des campagnes hostiles aux immigrés sans papiers ont parfois dégénéré en violences.
Aux Comores, la question est d’autant plus sensible que les relations avec Madagascar ont connu plusieurs périodes de tension. Les vols directs entre Moroni et Antananarivo viennent seulement de reprendre après cinq années d’interruption. Cette brouille avait notamment été alimentée par une affaire de trafic d’or malgache transitant par l’archipel vers Dubaï.
La diaspora malgache réclame désormais davantage de protection consulaire. En août, plusieurs centaines de personnes s’étaient réunies à Moroni pour demander notamment l’ouverture d’une représentation diplomatique malgache permanente aux Comores.
La future application de la loi sera donc suivie de près. Les autorités comoriennes devront déterminer précisément quelles professions seront concernées et selon quelles modalités les contrôles seront effectués. Le défi sera de défendre l’emploi national sans créer une insécurité économique massive pour des travailleurs installés depuis parfois plusieurs années dans l’archipel.
Cette réforme pose au fond une question classique mais difficile : jusqu’où un État peut-il protéger ses propres travailleurs sans déstabiliser les secteurs qui reposent déjà largement sur une main-d’œuvre étrangère ? Aux Comores, la réponse ne dépendra pas seulement du texte voté, mais aussi de la manière dont il sera appliqué dans les prochains mois.



