On connaît la musique à Paris, « les Outre-mer », ça sert souvent de rubrique catastrophe, une case à cocher quand ça brûle, quand ça casse, quand ça bloque. Alors entendre une journaliste d’Ouest-France, Valérie Parlan, raconter Saint-Pierre-et-Miquelon comme on raconte une histoire de famille, ça fait presque bizarre… et plutôt du bien. Pendant deux semaines, elle a arpenté l’archipel pour donner à voir un territoire qu’elle dit porter depuis longtemps, loin des clichés et des postures militantes qui abîment tout.
D’abord, il y a le déclic intime, celui qui sonne juste. Une carte de Saint-Pierre-et-Miquelon accrochée chez les grands-parents, une maison à Saint-Malo baptisée « Langlade », des boîtes à chaussures pleines de photos d’un pays sous la neige, et cette question qui gratte : pourquoi nos aïeux y sont allés ? Elle, personne ne l’avait précédée. Alors un jour, sac à dos, photos en main, elle débarque sur place et met des visages sur des noms, avec l’aide de Rodrigue Girardin, de Laurianne du Musée de l’Arche, et cette phrase qui dit tout l’effet de la transmission retrouvée : « mais c’est incroyable ces photos on ne les avait jamais vues ».
Ensuite, elle remonte la piste jusqu’à Miquelon-Langlade, côté fermiers, côté terre, pas côté folklore. La ferme Théberge, les fondations retrouvées lors d’une randonnée avec Roger Etcheberry, les écrits de Maurice Capron qui évoquent ses aïeux… et puis ce basculement très journalistique, presque une mise au point : « bon les morts sont intéressants, mais ce qui m’intéressait plus c’était les vivants du territoire ». Voilà le vrai sujet, celui qui manque tant dans le traitement hexagonal des Outre-mer : la vie quotidienne, le travail, les choix politiques concrets, les contraintes logistiques, la France telle qu’elle est quand elle n’est pas un slogan.
Car oui, il a fallu batailler, même dans une grande rédaction. Quand elle revient voir Ouest-France, on lui oppose la petite phrase condescendante que beaucoup de Mahorais ou d’Antillais ont déjà entendue, version polie : « qu’est-ce que tu nous vas nous raconter de ce caillou perdu aux portes du Canada ? ». Elle insiste, elle fait le raccord avec la Bretagne et la Normandie, les familles, les étudiants de l’archipel qui viennent en métropole, les liens historiques. Du forcing, dit-elle. Tant mieux. Parce que la France n’est pas divisible selon la courbe des ventes ou l’agenda des salons parisiens.
Relocaliser Miquelon, raconter la France qui résiste
Au coeur de son séjour, il y a un dossier qui dépasse largement l’archipel : la relocalisation à Miquelon, projet énorme, long, coûteux, presque vertigineux à l’échelle d’une petite population. Là où certains médias se contentent d’un papier technique et d’une photo de dunes, elle veut « approfondir », comprendre la mécanique, faire toucher du doigt ce que ça veut dire de vivre des années entre deux espaces, de déplacer des habitudes, des économies, des vies. Et derrière Miquelon, c’est un message envoyé à tous les territoires exposés à la mer, en métropole comme en Outre-mer : la réalité rattrape les discours, et il faudra des décisions, pas des banderoles.
Elle dit aimer les « zones de gris », ne pas vouloir du manichéen. On peut l’entendre, tant la vie locale est faite de nuances, de prudence, de compromis. Mais soyons clairs, lecteur : dans nos Outre-mer, le flou sert parfois de cache-misère à ceux qui refusent de trancher, à ceux qui parlent autonomie quand il faudrait parler services publics, sécurité, économie, continuité territoriale. À Saint-Pierre-et-Miquelon comme à Mayotte, la République n’a pas besoin de grands sermons, elle a besoin d’une présence ferme, d’élus responsables, d’entreprises qui investissent, et d’une presse qui regarde le réel en face.
Ce que rappelle cet entretien, au fond, c’est qu’on devient souvent vraiment « journaliste des Outre-mer » en y mettant les pieds, en respectant les gens, en cessant de les traiter comme des figurants. La France, la vraie, se voit aussi depuis ce bout de terre aux portes du Canada, comme depuis nos îles de l’océan Indien. Reste une question qui dérange : combien de rédactions continueront à parler des Outre-mer seulement quand la gauche agite la rue ou quand l’urgence impose le direct, au lieu de raconter enfin la France entière, celle qui tient bon et qui travaille ?


