Enfin une histoire ultramarine qui ne demande pas la permission d’exister. Début mai, la Martiniquaise Muriel Tramis, pionnière du jeu vidéo francophone, lance une campagne de crowdfunding pour donner vie à « Remembrance : Les Jarres d’or de la Pelée », un jeu d’aventure produit entre la Martinique et La Réunion. L’idée a du panache, du souffle, et cette rareté qui frappe : un récit enraciné, assumé, où l’Outre-mer n’est pas un décor exotique mais un cœur qui bat.
Cap sur l’an 1900. On y incarne Philadora, jeune journaliste scientifique invitée sur l’île par un mystérieux inconnu, avec au bout du chemin un « zombi » qui rôde dans une habitation créole. Oui, il y a du mystère, du quimbois, des secrets et une enquête, mais derrière l’intrigue se cache une mécanique plus sérieuse : une société hiérarchisée, des blessures anciennes, un meurtre lié à une révolte de nègres marrons qui continue d’empoisonner les vivants. Ce n’est pas un cours d’histoire, c’est une histoire qui mord.
La Montagne Pelée, elle, s’impose comme personnage principal. Tramis le dit sans détour : « elle est la véritable héroïne de cette histoire ». Et le titre n’est pas choisi au hasard, il renvoie à la légende de trésors enfouis lors des révoltes, avec cette Pelée désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2023. On sent la créatrice à la manœuvre, déterminée à faire résonner le pays réel, celui des noms, des lieux, des récits transmis, pas celui des slogans.
Quand la mémoire ultramarine passe par le joystick
Ce retour n’a rien d’une nostalgie de salon. Muriel Tramis explique qu’elle pensait d’abord refaire « Méwilo » (1987), puis le projet a grossi, enrichi, pris de l’ampleur, nourri aussi par « Freedom : les Guerriers de l’ombre ». Elle veut une 3D moderne, une grammaire visuelle retravaillée, loin du « pixel art » d’époque qu’elle juge insuffisant aujourd’hui. Traduction simple : elle refuse que l’histoire ultramarine reste cantonnée aux vieux formats et aux petites cases, elle veut le même niveau d’exigence que partout ailleurs.
Le mot qui revient, c’est « créolité ». Tramis insiste : ce n’est pas un badge à coller, c’est une expérience historique, parfois violente, dont est née une créativité hors norme, gastronomie, musique, langue, contes, artisanat. Et elle parle à la première personne, « cette créolité est en moi ». Elle pousse même la rigueur jusqu’à remonter son arbre généalogique, jusqu’à une aïeule esclave, Céleste, « un prénom et un matricule », puis les certificats d’individualité à l’abolition. Là, on n’est pas dans le roman militant à la mode, on est dans la trace, l’archive, le concret.
Reste une question, et elle vaut pour tout le pays, hexagone compris : est-ce qu’on saura soutenir ce type d’initiative autrement qu’avec des applaudissements tièdes et des discours culturels formatés, souvent récupérés par une gauche qui adore parler mémoire tout en méprisant l’enracinement et l’autorité de l’État ? Les Outre-mer sont la France, et quand une créatrice martiniquaise rappelle, manette en main, que notre histoire est une, complexe, parfois rude, mais partagée, on ferait bien d’écouter… et de financer.



